Faut-il vraiment savoir ce que l’on a pour aller mieux ?
Vous n’êtes pas une étiquette.
Le ton est donné dès la première phrase de ce texte. Je souhaite donc vous expliquer pourquoi il n’est pas nécessaire de savoir ce que l’on a pour aller mieux.
Beaucoup de personnes commencent une thérapie avec cette question en tête, parfois formulée à voix haute, parfois gardée en silence :
« Qu’est-ce que j’ai ? »
Derrière cette question, il y a rarement une simple curiosité. Il y a de l’inquiétude, de la fatigue, parfois de la honte, souvent une grande lassitude de ne pas comprendre ce qui se passe à l’intérieur de soi, dans sa tête. Mettre un mot, poser un diagnostic, identifier une catégorie peut sembler être la première étape indispensable pour aller mieux.
Et pourtant, en clinique, une réalité revient sans cesse :
il n’est pas toujours nécessaire de savoir exactement ce que l’on a pour commencer à aller mieux.
Et surtout, une personne ne se résume jamais à une étiquette. Surtout lorsqu’il s’agit de santé mentale.
Le besoin de réponses rapides face à la souffrance
Quand on souffre, on veut que ça s’arrête. Rapidement. Cela sonne comme une évidence.
Il est donc naturel de chercher une explication claire, stable, rassurante. Un mot qui dirait enfin : « voilà ce que j’ai ». Comme si cette réponse pouvait contenir la douleur, la rendre plus supportable, voire la faire disparaître.
Dans un monde où l’information est immédiate, où les réseaux sociaux proposent des grilles de lecture rapides, il est tentant de vouloir une réponse tout aussi rapide à sa souffrance psychique. Un diagnostic peut alors devenir une promesse de soulagement.
Ce soulagement existe parfois. Mettre un mot peut apaiser, donner le sentiment d’être moins seul, offrir une reconnaissance. Mais il est important de distinguer deux choses : le soulagement et le travail thérapeutique en profondeur.
Soulagement et guérison : deux expériences différentes
Sur les réseaux sociaux, on parle beaucoup de mieux-être, de déclics, de prises de conscience spectaculaires. On montre ce qui apaise, ce qui rassure, ce qui fait du bien.
En thérapie, le travail est souvent moins visible, moins immédiat. Il s’inscrit dans le temps. Il ne vise pas seulement à aller mieux rapidement, mais à comprendre, transformer, parfois déconstruire des fonctionnements anciens.
Se sentir mieux ne signifie donc pas toujours que le fond est travaillé.
Et inversement, travailler en profondeur peut parfois donner l’impression d’aller moins bien au début.
Confondre soulagement et guérison peut conduire à chercher des réponses trop rapides, des étiquettes qui apaisent momentanément, mais qui ne disent rien de la complexité du vécu.
Apprendre à tolérer l’incertitude
Une grande partie du travail thérapeutique consiste à apprendre quelque chose de difficile :
tolérer de ne pas savoir tout de suite.
Ne pas savoir ce que l’on a, ne pas comprendre immédiatement pourquoi on souffre, ne pas pouvoir tout expliquer peut être très angoissant. Pourtant, cette zone d’incertitude est souvent un passage nécessaire.
Accepter de ne pas tout maîtriser, de ne pas tout nommer immédiatement, c’est déjà un mouvement psychique important. Cela ouvre un espace où quelque chose de nouveau peut émerger, là où une étiquette trop rapide pourrait figer.
Quand l’étiquette devient une identité
Les diagnostics, les concepts, les catégories ont leur utilité. Mais ils deviennent problématiques lorsqu’ils prennent toute la place.
Certaines personnes finissent par se définir entièrement à travers une étiquette :
- « Je suis anxieux(se). »
- « Je suis dépressif(ve). »
- « Je suis hypersensible. »
- « J’ai un trouble de… »
Peu à peu, l’étiquette devient une identité et de ce fait, elle peut très rapidement devenir une limite. Tout est lu et relu à travers elle. Elle explique tout, justifie tout et empêche parfois d’imaginer autre chose.
Or, un diagnostic décrit un fonctionnement à un moment donné. Il ne dit rien de votre singularité, de vos ressources, de votre histoire complète et encore moins de votre capacité à évoluer.
Vous êtes donc toujours plus vaste que ce que décrit une catégorie.
Les symptômes ont parfois une fonction protectrice
Quand on souffre, il semble également évident de vouloir éliminer ce qui fait souffrir. Pourtant, lorsque l’on étudie la psychologie humaine, on peut s’apercevoir d’une chose, pas toujours facile à accepter :
Certains symptômes ont eu, ou ont encore, une fonction protectrice.
Ce qui aujourd’hui fait mal a parfois permis, hier, de tenir, de survivre, de s’adapter à un environnement difficile. Les mécanismes de défense ne sont pas là par hasard. Ils se sont construits pour une raison.
Renoncer à ces protections prend donc du temps. On ne lâche pas un fonctionnement simplement parce qu’on en a compris l’origine. Il faut que d’autres appuis internes se construisent, progressivement pour remplacer ce qui nous a bien aidé à un moment donné.
Réduire un symptôme à une étiquette empêche parfois de reconnaître cette fonction et d’accompagner le changement avec douceur.
Comprendre ne suffit pas à changer
Beaucoup de patients comprennent très bien ce qui leur arrive. Ils savent expliquer leurs schémas, relier leurs difficultés à leur histoire, identifier leurs mécanismes de fonctionnement et de protection.
Et pourtant, malgré cette compréhension, ils continuent à répéter, reproduire les mêmes comportements.
Non par manque de volonté, mais parce que le changement ne se situe pas uniquement au niveau intellectuel.
On peut avoir tout compris… et hélas continuer à souffrir.
C’est pourtant souvent à ce moment-là que la thérapie commence vraiment, c’est-à-dire là où la compréhension s’arrête, là où il faut expérimenter autrement, ressentir différemment, vivre de nouvelles expériences émotionnelles.
Les prises de conscience ne sont pas toujours libératrices
On parle beaucoup des prises de conscience comme de moments lumineux. En réalité, certaines prises de conscience sont d’abord douloureuses. Elles peuvent désorganiser, culpabiliser, donner le sentiment d’être encore plus perdu.
Et c’est normal.
Mettre à jour certains fonctionnements ou certaines blessures peut, dans un premier temps, accentuer la souffrance. Cela ne signifie pas que le travail thérapeutique échoue ou n’évolue pas. Cela signifie au contraire que quelque chose est en train de bouger.
Là encore, une étiquette peut parfois servir de refuge pour éviter cette zone inconfortable, alors que cette zone inconfortable est tout à fait normale. Désagréable mais normale…
Le passé n’explique pas tout
Explorer le passé est bien souvent essentiel pour la majeure partie d’entre nous. Néanmoins, pour d’autres, continuer à fouiller dans le passé ne fait que renforcer un sentiment d’impuissance.
Le passé influence grandement, mais il n’explique pas toujours tout. Et surtout, parfois, il ne suffit pas à transformer ce qui se rejoue aujourd’hui.
Le travail thérapeutique peut aussi se situer dans l’ici et maintenant, donc dans les relations actuelles, dans les émotions présentes, dans la manière dont les schémas se répètent aujourd’hui.
Une étiquette peut ainsi donner l’illusion d’une explication définitive, là où le travail est vivant, mouvant, en construction.
Changer peut aussi déranger
Aller mieux n’est pas toujours simple. Le changement peut créer des tensions, des conflits, des résistances dans l’entourage. Très fréquemment, quand une personne change, les équilibres relationnels se modifient.
Ces difficultés font partie du processus. Elles ne constituent pas un échec. Elles montrent que quelque chose se transforme, pas seulement à l’intérieur, mais aussi dans le lien aux autres.
Il est important d’identifier qu’une étiquette ne dit rien de ces mouvements relationnels qui sont pourtant centraux dans le travail thérapeutique.
Vous êtes un processus, pas une catégorie
La psychothérapie ne vise pas à vous faire entrer dans une case. Elle vise à vous aider à mieux vous comprendre, à vous sentir plus libre, à vivre autrement avec ce qui est là.
Vous n’êtes pas figé.
Vous n’êtes pas réductible à un diagnostic.
Vous êtes un processus en mouvement.
En définitive, il n’est pas toujours nécessaire de savoir exactement ce que l’on a pour commencer à aller mieux. Parfois, le travail consiste simplement à se relier autrement à soi, à ses émotions, à ses relations.
On ne guérit pas toujours au sens d’une disparition totale des difficultés, mais on peut apprendre à vivre autrement avec elles. Et parfois, c’est déjà un changement immense !


