Choisir c'est renoncer
Nous avons tous entendu cette phrase dans un coin de notre esprit à un moment ou à un autre : « choisir, c’est renoncer ». Elle résonne comme une évidence, comme une petite pierre lancée dans les eaux calmes de notre réflexion, provoquant des cercles qui s’étendent, s’entrecroisent, se superposent.
Mais d’où vient réellement cette phrase ? Et que veut-elle vraiment dire ?
1. Origine et auteur de la citation
La formulation simplifiée « choisir, c’est renoncer » est largement répandue dans la culture populaire, souvent citée sans précision. Pourtant, son origine littéraire exacte remonte au grand écrivain français André Gide (1869-1951), prix Nobel de littérature en 1947, qui l’a formulée dans son œuvre Les Nourritures terrestres (publiée en 1897).
Dans le texte original, la phrase n’est pas aussi courte. Gide écrit :
« Choisir, c’était renoncer pour toujours, pour jamais, à tout le reste — et la quantité nombreuse de ce reste demeurait préférable à n’importe quelle unité.»
Cette version longue donne toute sa profondeur à la pensée de Gide. Choisir un chemin implique nécessairement de renoncer à tous les autres chemins possibles, même si ces autres possibilités peuvent nous sembler attirantes, intéressantes, voire meilleures dans l’absolu. C’est bien ce renoncement qui fait parfois vaciller notre cœur avant de décider.
2. Une expérience quotidienne et humaine
- Dans la vie quotidienne, nous faisons des choix à chaque instant :
- • choisir une orientation professionnelle,
- • choisir une relation,
- • choisir où vivre,
- • choisir de s’engager ou de laisser passer une opportunité.
Chacun de ces choix implique une mise à l’écart de ce qui n’est pas choisi. C’est ici qu’apparaît la tension psychologique profonde : le choix n’est jamais neutre, il est toujours accompagné d’un sentiment de perte.
Pour le dire d’une manière plus clinique, choisir, c’est prendre position au détriment d’un ensemble de possibles. Cela crée à la fois un sentiment de liberté (car je m’engage dans une direction) et un sentiment de limitation (car je ferme d’autres portes).
3. Pourquoi cette phrase nous touche tant ?
Cette citation résonne parce qu’elle touche à l’une des expériences humaines fondamentales : la séparation et le deuil.
En psychologie, la notion de renoncement est proche de celle de deuil (ce qui ne signifie pas seulement le deuil d’une personne), mais aussi le deuil des possibilités perdues.
Lorsque nous décidons, nous faisons « le deuil » de ce que nous n’avons pas choisi et cela peut provoquer des émotions complexes, comme la nostalgie, les regrets, la peur de l’erreur, l’ambivalence.
Un patient pourrait me dire : « Et si j’avais fait un autre choix ? Et si j’avais pris l’autre voie… ? »
Cette question n’est pas seulement intellectuelle, elle est émotive. Elle révèle que choisir n’est pas seulement un acte de volonté, mais un acte impliquant nos désirs, nos peurs et nos attachements.
Ce que Gide met en lumière, c’est justement cela, c’est-à-dire que nos choix s’inscrivent dans un paysage de possibles si vaste que même les renoncements les plus difficiles font partie intégrante de notre construction subjective.
4. Une invitation à regarder le renoncement autrement
Et si, plutôt que de voir le renoncement comme une perte, nous l’envisagions comme une transformation ?
Choisir, c’est décider d’un cap, d’un sens, d’une direction. C’est accepter qu’en fermant certaines portes, on franchit d’autres seuils. C’est reconnaître que la vie ne se déroule pas dans un espace illimité où l’on pourrait tout avoir à la fois, mais dans un contexte de ressources, de temps, d’énergie et de relations finies.
Cette compréhension peut nous aider à mieux vivre nos décisions :
- → à réduire l’angoisse anticipatoire liée au choix,
- → à intégrer le renoncement comme une étape normale et significative,
- → à renforcer notre capacité à nous engager dans nos propres valeurs.
5. Comment cela s’applique en thérapie
- Dans le cadre thérapeutique, travailler sur le sens du choix invite souvent à explorer deux dimensions :
- • Ce que je choisis et pourquoi je le choisis,
- • Ce à quoi je renonce et ce que cela représente pour moi sur le plan affectif.
En nommant les renoncements implicites dans nos choix, nous pouvons dénouer les émotions conflictuelles, clarifier nos prioritéset développer une plus grande cohérence intérieure.
Pour conclure sur cette citation
La phrase « choisir, c’est renoncer » nous invite à accepter que toute décision comporte une part de perte, mais aussi une part de construction. En cela, elle nous aide à apprivoiser nos propres hésitations, à reconnaître le poids émotionnel du renoncement, et à poser des choix qui nous ressemblent véritablement.
Et si choisir était moins un fardeau qu’une manière d’habiter pleinement sa vie ? Qu’en pensez-vous ?


